Quatre heures à tuer dans le terminal de Continental Airlines de Newark… Je glane toujours au même endroit, le Gallagher’s et ses fameux biftecks – surement la meilleure bouffe aéroportuaire du globe.
Où en suis-je…
Je ne suis certainement pas le seul à me le demander, car nous sommes une bonne vingtaine de visages gris et flegmatiques à fixer le plasma du bar et à faire semblant de suivre une partie de football américain à la con. Nous faisons tournoyer les glaçons de nos verres dans la même direction. Mais avant de tenter ou même de vouloir répondre à cette nécessaire question, mieux vaut comprendre où tout ça a commencé… Peut-être pour mieux contrôler la suite.
Voilà le portrait. Samuel Morin, c’est ce que dit ma boarding pass. Mon passeport est plus loquace : 32 ans, lieu de naissance Montréal. Mon tag de carry-on prétend que je suis membre platine d’aéroplan et qu’avec mes miles aériens je peux me rendre partout dans le monde. Dans le détail : j’ai sur moi une carte de Amex corporative, deux mômes, une bobonne, quelques mensualités, des rêves brisés, mais d’autres en gestation…
Je suis un XY : un jeune X, un vieux Y… J’ai les défauts des deux générations, coincé dans une société nord-américaine qui n’en a que pour ces emmerdeurs de boomers. Ces quadragénaires et quinquagénaires finis qui en ont que pour leur confort bungalowesque et leur bagnole allemande.
Tristement, j’en suis le sous-produit. Un père fonctionnaire et une mère disjonctée ont fait de moi un petit merdeux qui pour fuir la routine banlieusarde se réfugiait dans les bouquins de la petite bibliothèque du coin. Il y a bien eu cet épisode en Europe, où le paternel dans un échange gouvernemental nous a fait passer quelques années à Toulouse, mais pour revenir ensuite au pays des cons.
Sinon, il y avait notre mère qui nous foutait des baffes pour un rien. Faut pas trop lui en vouloir, issue d’une famille irlandaise, elle en a reçue passablement quand elle était gamine. Plus vieille, rendue à mon tour, elle s’était ramollie un peu. Une fois bien défoulée sur mes frangins, ce sont eux qui m’ont passé dans le tordeur. Semble-t-il que l’agressivité se transmet de l’agresseur a l’agressé. Suffit de voir l’Afrique pour s’en convaincre.
Et le patriarche? Un congélateur d’émotions. Doux comme une oie, aveugle comme taupe… Il semblait bien heureux de vivre dans le parfait confort avec sa conjointe. Faut dire qu’elle avait dix ans de moins que lui : pour un mec c’est plutôt victorieux et pour elle probablement un bon parti, comme on dit dans les quartiers populaires de la ville.
Alors ce fut direction la banlieue, pour les nouveaux mariés boomers, bonjour la névrose pour les quatre garçons à venir. Névrosée, ma mère l’est aussi. Je comprends que les coups reçus de mon grand-père et le drame vécu lorsque ce dernier l’a sortie de la fac pour aller gagner sa vie au Bell l’ont profondément bouleversée. J’aurais, et j’ose parler au nom de mes trois frères, souhaité qu’elle prenne une bonne dose d’antidépresseur afin qu’elle soit bien avec nous…
Comme bien des copains XY, j ai vécu les soubresauts de la vie banlieusarde … On nous appelle les enfants du divorce, dans mon cas (heureusement ou malheureusement) ils ont résisté, ou encore la génération des clés dans le cou…
Heureusement que des coups de fric m’ont donné une indépendance rapide, d’où peut-être cette obsession pour le fric. À seize ans, la queue bien bandée et les poches pleines je festoyais allègrement dans les bars et nightclubs de la banlieue… J’y ai appris rapidement comment s’y prendre avec les filles des bars. Une m’a bien guidé. Gisèle, une jeune boomer de 38 ans à l’époque, à qui j’ai claqué les fesses à lui en fendre les vergetures de son cul de trentenaire usé. Mépris générationnel, je me dis aujourd’hui…
Ce sentiment ne m’ayant jamais quitté et qui s’est plutôt transformé en une certaine misogynie envers ces bonne femmes aujourd’hui pré-retraitées..
Ainsi suis-je. Alimenté par un paternel qui clairement voulait foutre le camp, mais qui issu d’une famille duplessiste ne le pouvait. Je me retrouve aujourd’hui, possiblement à vivre la vie, qu’il n’a jamais vécue.
Tiens des hôtesses de l’air viennent d’entrer le salon platine de Continental Airlines…


Suzie

Faudra m’expliquer pourquoi les villes cessent de vivre le dimanche soir… Je bosse régulièrement dans la nuit du dimanche au lundi, il y a souvent les meilleurs coups de la semaine à faire sur les marchés asiatiques. J’attends le rapport trimestriel sur l’inflation de la banque centrale de Nouvelle-Zélande afin de liquider une bonne portion de leur devise en empruntant du dollar US, bref ca devrait être profitable.
Soirée terrasse avec la Catalogne
